Bernard Derosne: Le Crime de Jasper

I

L'AUDIENCE DE MONSIEUR LE MAIRE


Sa Révérence M. le Maire de Cloisterham sige en grande pompe dans sa mairie.

Ce n'est peut-être pas en ces termes qu'il se peindrait lui-même sur son fauteuil magistral à moins qu'il ne parlât à l'oreille d'un ami.

Il lui dirait avec joie que les hommes commencent à revenir à l'allégeance à laquelle ils ont si souvent manqué et que le talent et l'originalité reparaissent au pouvoir, du moins dans une des principales villes d'Angleterre.

Pourquoi l'appelait-on M. le Maire tout court et ne lui donnait-on pas du Lord-Maire ? 'M. Sapsea n'en était plus à imiter le Doyen, autrefois son idéal ; il copiait à présent l'ombre de quelque magnat de la magistrature ou de quelque puissant homme d'Etat entrevue dans son rêve.

Nous grandissons, n'est-ce pas, en avançant en âge ?

M. Sapsea avait aussi grandi dans sa propre estime et dans ses aspirations.

Encore une fois pourquoi, en parlant de lui ne disait-on pas le Lord-Maire au lieu de Sa Révérence M. le Maire.

Certes il n'était pas aussi bien logé que le dernier magistrat, et son prétoire n'était après tout que la salle des ventes à l'encan ; au-dessus de la porte figurait un portrait du Temps nouveau prenant la place de l'ancien et tenant le marteau du crieur au lieu de la faux.

— Une fois!. deux fois !. Personne ne dit plus rien?.. Adjugé !.

Le monument demandait peut-être certaines réparations à l'intérieur et à l'extérieur.

Non, il ne pouvait être comparé au palais civique de la métropole de l'univers.

Et cependant cette salle était imposante; élevée de deux marches au-dessus de la rue, ses fenêtres dominaient la voie.

Là on évaluait les marchandises, et ces fenêtres étaient le théâtre où s'exerçait le talent professionnel du commissaire priseur offrant des tapis fanés ou de vieux meubles.

Malheureusement il y a une disposition proverbiale de l'esprit Anglais à regarder comme de nulle valeur tout objet qui a servi.

L'Anglais n'aime pas le vieux neuf.

Mais revenons à cette belle salle.

Elle pouvait servir de siége au pouvoir, se remplir d'une police vigilante et devenir la terreur des gamins.

Que fallait-il pour cela ?

Que Cloisterham jouît réellement de ses droits et privilèges.

Elle aurait pu passer pour un second Mansion House.

Et que le pupitre du dignitaire municipal placé là à certaines heures de la journée et protégeant un personnage majestueux, couvert d'un manteau fourré et orné d'un collier d'or, aurait été plaisant à voir ! Les huissiers auraient annoncé :

Le Très-Honorable Sir Thomas Sapsea, Esquire !

Très-IIonorable et Esquire de sa propre création, mais qu'importe !

Hélas 1 le mérite n'est pas toujours récompensé, même dans un pays où la justice n'est pas un vain mot.

M. Sapsea était déjà en possession de quelques honneurs, il pouvait en attendre de plus grands.

Les heures qui suivent l'aube du matin et qui précèdent le lever du soleil semblent moins longues à celui qui veille qu'une demi heure de nuit noire.

Un jour viendrait, sans doute, où le premier magistrat de Cloisterham occuperait la grande place qui lui était due.

C'est à quoi rêvait M. Sapsea, perdu comme la Perrette du Pot au lait dans sa chimère.

Peu à peu la réalité reprenait en lui la place du songe, et le rude présent celle de l'avenir doré.

Le magistrat était assis dans son fauteuil d'honneur et dans sa grande salle imaginaire ; son siège et son pupître étaient placés de façon qu'en regardant tout droit devant lui il apercevait les pignons bizarres et les fenêtres grillées de la Maison des Nonnes.

De la maison, son active pensée, voyageant au travers du monde et comme sous la puissante pression de plusieurs atmosphères, venait de voir la Chine dans un service à thé et les régions arctiques dans un manteau fourré ; elle revenait naturellement aux jeunes filles qui, pendant l'année scolaire, remplissaient de vie et du bruit discordant de leur piano la maison et les jardins.

Ainsi, M, Sapsea fut ramené au grand événenement du dernier semestre qui avait marqué son administration.

Il ne put s'empêcher de penser que c'était un triste événement.

Il n'ignorait pas que, dans l'histoire de Cloisterham, ce fait serait noté, que pendant l'administration du Maire Sapsea avait eu lieu la mystérieuse disparition et le meurtre supposé d'Edwin Drood.

Mais ce qui devait surtout ternir l'éclat admirable de cet glorieuse période, c'était que le mystère du crime lut demeuré cache en dépit des efforts et de la vaste intelligence du premier magistrat qui s'était appliqué à le découvrir.

Cette pensée empoisonnait sa vie.

C'était pour M. Sapsea un second chagrin presque aussi vif que celui qu'avait pu lui eauser Mme Sapsea en sortant trop tôt de ce monde.

Il n'avait pas été, en effet, donné à la pauvre Mme Sapsea de contempler son noble époux dans sa splendeur.

Elle avait cessé d'être vivante avant qu'il ne fût Maire.

La douce créature n'aurait-elle pu tarder à se glisser froide et insensible sous le chaste monument décoré par cette fameuse épitaphe, sujet des veilles de son poétique mari?

M. Sapsea avait dit à M. Datchery quelques semaines auparavant (un très digne homme ce M. Datchery, qui savait montrer un respect qui lui faisait honneur pour l'intelligence et la supériorité du rang), M. Sapsea avait dit à M. Datchery, que son ami M. John Jasper, homme d'une volonté de fer, capable de faire mouvoir à sa fantaisie le bras de la loi, réussirait certainement à retrouver les traces du criminel.

Mais le temps s'était écoulé ; M. Jasper ne paraissait pas avoir obtenu un grand succès.

Qu'arriverait-il si.

A ce moment on frappe à la porte, et un domestique apporte une requête du respectueux et respectable M. Datchery, à l'effet d'obtenir la permission de jouir quelques minutes de la présence et de ces instants précieux de M. le Maire. Ce que M. Sapsea daigne accorder par un geste majestueux de sa main magistrale et sans dire un mot.

L'homme aux cheveux blancs et aux sourcils noirs s'avança dans la chambre.

Il avait gardé son chapeau jusqu'à la porte, et M, Sapsea remarqua avec quelle promptitude il se découvrit en arrivant sur le seuil.

Cette observation augmenta l'esprit de bienveillance du premier magistr: t de Cloisterham envers le visiteur courtois devenu temporairement un citoyen de cette bonne ville.

Merci de la permission. J'espère que M. le Maire est en bonne santé? dit le nouveau venu.

Il ajouta cependant presque aussitôt : — En y regardant de plus près, je me permettrai de remarquer que M. le Maire ne me paraît pas être parfaitement bien. Son visage montre des signes. quel nom puis-je bien me permettre de leur donner?. peut-être des signes. de fatigues mentales?

M. Sapsea passa la main sur son .front, puis dans la touffe de cheveux qui couronnait ce front superbe, et repoussa quelques mèches sur ses tempes, à la façon d'un homme, qui, en effet, s'aperçoit soudain d'une violente fatigue d'esprit.

Evidemment il était satisfait. cet homme avait le don de lui faire plaisir en toute circonstance.

M. Datchery savait si bien servir à cet âne pompeux une ration supplémentaire d'adulation !

M. le Maire éprouvait donc une satisfaction intense en apprenant que les efforts de son esprit laissaient des traces sur son visage ; il devint tout à coup d'une bonne grâce capable d'adoucir Durdles lui-même, l'implacable Durdles !

— Enchanté de vous voir, monsieur Datchery, dit-il ; j'espère que vous trouvez votre séjour à Cloisterham agréable. Quant aux efforts de mon esprit et à la fatigue (ici autre geste de sa main sur son front et dans ses cheveux, comme s'il voulait balayer quelque grave anxiété), quant à cela, vous conviendrez, monsieur Datchery, que, nous autres magistrats chargés des intérêts publics, placés dans des postes élevés, nous ne dormons pas sur un lit de roses. non, pas du tout un lit de roses ; et si parfois nos traits et nos paupières trahissent de la fatigue, notre excuse est dans le poids de tous ces soins que nul, hormis ceux qui en sont chargés ne peut comprendre. Je parle ici comme un magistrat qui serait placé au banc des magistrats dans la cour. Je dis : c'est notre excuse.

— Dieu du ciel ! — s'écria M. Datchery, frappé au cœur par la dernière observation du grand homme, — est-ce que j'ai bien entendu?

Est-il possible que monsieur le Maire me parle d'excuses, pour ce qui le couvre de gloire?

Puis-je demander que monsieur le Maire me donne la main, en signe qu'il n'a vraiment pas si mal interprété mes paroles.

M. Datchery, sans quitter des yeux la figure du maire, cherchait à rencontrer cette main puissante.

La grosse face insignifiante de M. Sapsea rayonna de satisfaction vaniteuse ; il tendit la main avec empressement, et rendit, avec chaleur, son étreinte à M. Datchery.

— Non, monsieur Datchery, — dit-il, car il pensait que c'était son devoir de mettre son visiteur à l'aise et même que ce devoir lui incombait doublement comme hôte et comme supérieur. — Non, je suis heureux de vous dire que je n'ai pas mal interprété votre remarque ; je la crois bien plutôt flatteuse que sujette à être mal interprétée ; mais elle avait besoin d'être analysée par une vive intelligence ; oui nous sommes quelque peu fatigués; c'est bien naturel, et la plus forte échine. Je me suis servi de cette expression au banc des juges, il n'y a pas plus d'un jour ou deux. La plus forte échine, selon moi, ne peut porter deux charges à la fois.

— Enchanté que monsieur le Maire m'ait, bien compris, — répliqua M. Datchery avec effusion, — Je désire d'autant plus qu'aucun malentendu ne s'élève entre nous, en ce moment, que je suis sur le point de prendre envers monsieur le Maire ce qu'on peut regarder comme une grande liberté.

Ce n'est pas employer une expression trop forte que dire que M. Sapsea se sentit alarmé.

Il laissa voir son effroi, sans s'en douter, et cependant tout aussi clairement qu'il avait laissé paraître sa vanité tout à l'heure.

« Sur le point de prendre une liberté, » voilà une phrase qu'on n'aime guère à entendre.

Que ne peut-elle pas vouloir dire ?

Serait-ce un emprunt d'argent?

Alors, comme les mains descendront prestement vers les poches pour les boutonner.

S'agirait-il d'un avis désagréable?

Quel endurcissement soudain du coeur, tandis que la volonté s'aiguise par avance pour soutenir cet assaut.

Mais le pécheur qui vient de vous avertir qu'il va prendre une liberté grande se proposet-il de vous révéler quelque événement désagréable?

Veut-il faire sortir quelque squelette de quelque cabinet noir ?

Alors, quels souhaits homicides à demi cachés sous des remercîments vides de sens, et quels regrets que Job, le patriarche, en son temps, n'ait pas découvert et mis en pratique, pour le plus grand bénéfice des générations futures, quelque moyen bon à exterminer tous les consolateurs et tous les porteurs de mauvaises nouvelles !.

N'allez pas croire que M. Sapsea eût pensé tout ce que nous venons de dire pendant les quelques minutes qui suivirent les mots effrayants prononcés par M. Datchery.

S'il avait été capable de le penser, il n'aurait pas été cet imbécile pompeux, si bien digne du poste du Maire de Cloisterham.

Mais une sensation désagréable s'était glissée sous son crâne épais.

Ses lèvres firent une vilaine moue, ses joues pleines se gonflèrent encore.

Une liberté?. Monsieur Datchery, je ne comprends pas parfaitement.

Il balbutie et s'arrête.

Datchery, alors, prend l'offensive avec une grande vigueur.

— La liberté que j'étais sur le point de me permettre à l'égard de M. le Maire, dit-il, — consiste simplement à lui demander son avis sur l'un de ces soucis précisément qu'entraîne sa charge et dont nous venons de parler.

— Ah ! — fit le Maire.

Cette interjection de M. Sapsea pouvait signifier tout ou rien, comme le mot Italien allro, qui sert à exprimer toute la gamme des sentiments entre la satisfaction et le désespoir.

C'était peut-être le soulagement d'une crainte très-vive ou l'expression de la surprise à l'idée de l'audace de son interlocuteur, ou bien encore une manière douce et complaisante d'accorder la permission de continuer.

A en juger par l'air, de contentement qui accompagnait ce ah ! on peut supposer pourtant que ce dernier sentiment dominait chez le Maire.

En conséquence, l'homme aux libertés continua.

— Monsieur le Maire, m'a fait la grande politesse lors de mon premier séjour à Cloisterham, de me parler d'un événement qui a certainement un grand intérêt local, et qui était arrivé peu de temps auparavant.

— Voulez-vous faire allusion, — dit M. Sapsea avec un geste à la fois interrogateur et magistral, — à la disparition et au meurtre supposé d'un jeune homme appelé Drood ? Oui, je me souviens de vous avoir parlé de cette affaire, en présence, je crois, de M. Jasper. Hum!

vous alliez demander, sans aucun doute, si l'on n'a rien découvert de nouveau ; je suis obligé de répondre que. je vais me me servir d'une image. La meule qui moud très-fin tourne très-lentement. Selon moi, monsieur, il faut aller avec lenteur pour faire de bon ouvrage.

Non, rien n'a encore été découvert, parce que le temps des découvertes n'est pas encore arrivé. On a cependant quelque raison de croire que les recherches n'ont pas été conduites sans un certain degré d'intelligence et d'énergie.

— Ah 1 monsieur le Maire rend les choses avec sa force et sa facilité naturelles, — suggéra le visiteur. — On sait bien en cette affaire d'où vient l'intelligence. Quant à l'énergie dont monsieur le Maire a parlé, je suppose qu'une partie s'en est incarnée en M. Jasper, l'homme qui, aussi insouciant que moi naguère, s'est trouvé tout à coup une volonté inébranlable.

Il avait d'ailleurs des liens de parenté avec la victime, qui le portaient à découvrir le meurtrier?

M. Sapsea s'inclina.

Les compliments et les observations de M. Datchery ne laissaient pas que d'être un peu embarrassants ; mais ils contenaient la quantité nécessaire de flatterie, et les rides du front encore soucieux du magistrat étaient effacées quand il répondit: — — Parfaitement deviné, monsieur Datchery, et j'ajouterai parfaitement tourné. M. Jasper a de l'énergie ; il ne m'appartient pas de repousser, encore moins d'accepter votre remarque sur la part qui me revient ici dans l'emploi de l'intelligence.

M. Sapsea s'inclina de nouveau.

M. Datchery l'imita et l'on peut dire que l'entente cordiale en était arrivée à ce point où elle se trouve souvent établie entre les nations.

C'est-à-dire qu'elle était parfaite, mais -aveugle et inutile.

M. Datchery, de l'air d'un homme insouciant et inoccupé, — et n'était-ce pas là le portrait qu'il faisait de 1 ui-m ême ? - fourra sa main dans sa poche et la retira tenant un objet d'un brun foncé d'environ quatre pouces sur deux et demi, et d'un pouce et demi d'épaisseur, en cuir, et d'apparence humide, avec des soupçons de taches de boue.

C'était un portefeuille attaché par une courroie qu'il détacha; il ouvrit les feuillets, et le tendit au Maire.

— M. le Maire supposait, très-naturellement, que j'allais lui faire quelque question sur les progrès de l'affaire Drood. Au contraire, je me vois en possession de l'heureux privilège, de venir en aide à M. le Maire, dans la mesure de mes humbles moyens ; j'apporte un anneau qui peut, à l'occasion, servir. Dois-je emprunter à M. le Maire une de ses phrases sarcastiques?. servir à former les chaînes du criminel?.

La grosse main magistrale s'étendit pour saisir l'objet présenté, tandis que la figure magistrale prenait un air de stupidité complète.

M. Sapsea n'y comprenait rien, et cependant se croyait la sagesse qui comprend tout et que ne peut surprendre aucune découverte.

Les yeux du magistrat, aidés de lunettes, examinaient l'objet que lui avait remis Datchery ; ils découvrirent une particularité inaperçue d'abord, et les lèvres de la sagesse s'ouvrirent alors sentencieusement pour dire : — — Portefeuille en cuir brun foncé, mouillé, portant le nom d'E. Drood, trouvé vraisemblablement sur le corps de l'infortuné jeune homme, quand il a été assassiné par.par quelqu'un que nous ne nommerons pas. Je vois en ceci, monsieur Datchery. Si vous pouvez prouver victorieusement à la Cour que vous êtes devenu possesseur de cet objet sans prendre part au crime. Je vois en ceci, monsieur, le moyen de découvrir le criminel, et de le convaincre de son crime. Ce n'est rien moins, selon moi, monsieur, que le moyen. je me répète.

le moyen de découvrir le criminel et de le convaincre de son crime.

Voilà les expressions de M. le Maire.

Mais comment faire comprendre au lecteur tout ce que contenaient son air et ses gestes?

Le froncement de ses sourcils, le mouvement de sa main, le soulèvement de ses épaules semblaient dire : — — Vous avez apporté quelque renfort sans doute à l'intelligence et au pouvoir dont je suis ici le représentant, mais vous ne savez pas plus de quel genre est ce secours, que l'esclave travaillant dans une mine du Brésil, et ramassant une once de diamants qu'il porte dans sa sacoche, ne peut le distinguer d'un simple caillou ; il y voit seulement quelque chose qui brille.

Moi, je suis le creuset où la valeur réelle des objets doit se découvrir, je suis l'intelligence prête à se servir de ce qui, jusqu'à présent, n'a été qu'un jeu du hasard.

Mais l'insouciant, le paresseux, l'indolent Datchery qui observe tout cela peut-être dans les manières de son interlocuteur, se garde bien d'en rien laisser voir.

t- Il répond simplement, en conservant son air d'humilité, pour ne pas dire de servilité : — — Enchanté que monsieur le Maire trouve quelque valeur au chaînon léger qu'il m'a été donné de lui fournir. Peut-être monsieur le Maire sera-t-il encore plus satisfait et plus éclairé quand je lui aurai dit comment ce portefeuille, qui a, Seins aucun doute, appartenu à Edwin Drood et qui se trouvait sur lui au moment de sa disparition mystérieuse. comment, dis-je, ce portefeuille est venu entre mes mains.

— Hum ! - répond le Maire, — je suis aise, monsieur Datchery, que vous compreniez de vous-même la nécessité de cet aveu. Comment, monsieur., selon moi, voilà la manière de procéder, et c'est ainsi que je fais toujours quand je suis appelé au banc des juges. Comment se fait-il que je trouve entre vos mains cet article que je crois. oui, je puis même dire que je suis sûr, avoir été en la possession du jeune homme assassiné à l'époque où le crime a été commis?

M. Datchery neiparut nullement terrifié par cette façon de retourner son témoignage contre lui.

Peut-être y était-il préparé !

Tout pouvait arriver avec un pareil magistrat.

Dans tous les cas, il demeura calme et d'aussi bonne humeur que jamais.

Permission lui était donnée désormais de faire sa déposition ; il se mit donc à raconter dans son style épisodique l'histoire du portefeuille.

— J'ai déjà eu l'honneur de dire à M. le Maire que je ne suis qu'un simple flâneur et un paresseux ; je puis ajouter que je suis un drôle de corps, et que je fais souvent ce que d'autres n'ont pas l'habitude de faire. Etrangetés suspectes aux yeux de M. le Maire. Espérons que non, ou du moins permettez-moi d'essayer de faire disparaître cette impression. Mes habitudes sont un peu excentriques, voilà tout. Par exemple, je me sers souvent d'un bateau de pêcheur pour remonter la rivière en péchant ; je dois pourtant avouer en même temps que je n'ai jamais pris un seul poisson depuis que je me suis fixé dans cette charmante ville. Je ne nie pas que les poissons ne mordent à l'hameçon des autres ; mais c'eût été abuser du temps de M. le Maire que de mentionner ces bagatelles. Toutefois, je suppose que le magistrat suprême désire avoir tous les renseignements dont je dispose, et non pas une partie seulement.

— Tout, monsieur Datchery, tout. Voilà comment je m'y prends au banc des juges: tout ou rien. Soyez assez bon pour continuer, monsieur.

Et le Maire fit un de ses gestes familiers pleins de majesté et de bienveillance ; il voulait montrer qu'il ne soupçonnait point la bonne foi du narrateur.

— Merci de Ja permission, - dit Datchery.

Il reprit son récit aussitôt : — J'allais donc dire qu'il y a près de l'écluse un vieux pêcheur du nom de Crawshe, habitant une méchante chaumière, et que j'ai souvent employé pour me conduire en bateau et pour m'aider à satisfaire mes goûts bizarres. Il a un fils, pauvre garçon infirme à la suite de quelque accident (la chute, je crois, d'une poutre qui lui a brisé un nerf du cou), et qui l'oblige à tenir toujours son menton dans sa main, pour empêcher sa tête de tomber sur sa poitrine.

Monsieur le Maire connaît-il Crawshe et son pauvre garçon? Non. naturellement ; il n'est pas probable que ces petites gens aient approché jamais du représentant du pouvoir. Hé bien, le pêcheur me demande souvent la permission d'emmener le pauvre enfant dans le bateau, afin de le distraire, puisqu'il ne peut prendre part aux jeux des garçons de son âge.

Hier, j'ai fait une promenade sur la rivière, conduit par Crawshe, et en compagnie de son fils. Je donnai quelques pences à l'enfant au moment de quitter le bateau et il tira ce portefeuille de sa poche pour les y enfermer. Je les regardais avec attention pour voir comment il s'y prendrait avec une seule main, et c'est ainsi que j'aperçus le nom gravé sur le cuir ; je feignis aussitôt un vif intérêt pour cet objet et l'achetai pour un shilling. Je lui ai fait quelques questions, et j'ai appris ainsi ce que je soupçonnais déjà : que le petit Crawshe et son père, ne sachant pas lire, ne connaissaient, par conséquent, pas le nom gravé dans le portefeuille.

J'ai risqué encore, d'un air indolent, quelques autres questions. L'enfant m'a conté qu'il avait ramassé le portefeuille sur les bords de la rivière, tout près de l'écluse, deux ou trois jours auparavant et dans un endroit où il semble surprenant qu'il n'ait pas attiré plutôt l'attention des passants. Je n'ai pas besoin de demander si monsieur le Maire me suit bien?

Datchery s'arrêta ; il en avait bien le droit, après une si longue histoire débitée tout d'une haleine.

Le Maire aussitôt se mit en devoir d'appliquer à cette affaire la force de son intelligence.

— La conclusion à tirer de tout ceci est évidente, — fit-il observer d'un ton sentencieux.

— Il n'y a pas longtemps que ce portefeuille a été trouvé. Le criminel a donc passé depuis peu sur le bord de la rivière ; il l'aura laissé tomber par accident, après en avoir volé le contenu.

Vous êtes fort excusable, monsieur Datchery, n'étant pas un homme élevé pour la loi, de n'être pas arrivé de vous-même à cette démonstration, qui demande le secours de l'esprit et de l'expérience. Selon moi, monsieur, voici les faits : on a laissé tomber, il y a quelques jours, cet objet volé sur le territoire de cette ville, ce qui est la preuve de la présence du criminel ; il se trouve peut être encore dans le voisinage.

- Voilà ce que j'appelle raisonner avec la justesse d'esprit, bien connue de M. le Maire !

- s'écrie M. Datchery, d'un air joyeux.— Puis-je me permettre de vous serrer la main, en vous félicitant? Merci, mille fois. Et, maintenant, puis-je oser donner un conseil?

M. le Maire fait un signe affirmatif, hautain, mais tout à fait suave.

— Plus d'une fois, M. le Maire doit s'en souvenir, il a été fait allusion au nom de M. John Jasper. M. Jasper est la personne la plus intéressée à découvrir l'auteur du crime.

On pourrait remettre ce portefeuille entre ses mains, afin de l'aider et de l'encourager?

Le Maire ne voyant aucune objection à cette proposition, l'exprime en quelques mots.

M. Datchery ajoute : — — Serait-ce contrarier monsieur le Maire que de lui demander à être présent à l'entrevue de Son Honneur avec M. Jasper et à la remise de cet objet, si Son Honneur juge convenable de le lui remettre.

M. Sapsea se retira un moment en lui-même; son air naturellement pompeux redoubla quand il dit : — — Hum !. Je ne comprends pas, monsieur Datchery. Vous demandez à être présent quand cet. objet sera remis à M. Jasper? Je pense qu'il n'y a aucune relation d'aucune espèce entre M. Jasper et vous dans cette affaire ?

— Certainement non, M. le Maire peut en être bien assuré, — répond Datchery, un peu trop vivement. — Je supplie M. le Maire de ne pas me supposer des intentions que je repousserais ; je proteste de mon respect pour l'énergique M. Jasper. Non, le motif qui me porte à faire cette demande est bien explicable, et j'espère qu'il n'a rien d'inconvenant, surtout quand je m'adresse à l'intelligenee cullivée de Son Honneur. Je suis un observateur de l'humanité, malgré mon indolence, et je trouve quelquefois un singulier plaisir à examiner les sensations d'un esprit absorbé tout entier par l'intérêt ou par la passion.

- Ahl La nouvelle interjection du Maire trahissait une certaine satisfaction, pour ne pas dire un certain soulagement.

Datchery continua : — — Je me sers des renseignements que m'a gracieusement donnés M. le Maire dans cette entrevue et dans les précédentes. Je crois comme lui que M. Jasper consacre toute son énergie à la poursuite du meurtrier, et j'ai pensé pouvoir me permettre de demander comme récompense du léger service que j'ai pu rendre aujourd'hui la permission d'examiner l'air de triomphe de M. Jasper, quand il trouvera ce nouvel anneau à ajouter à la chaîne des preuves. Mais si M. le Maire croit que cela n'est pas possible, s'il croit que ce serait déroger à la dignité de sa situation et compromettre la mienne, quelque humble qu'elle soit.

Il s'arrêta, car il semblait que le Maire Sapsea était vaincu.

Quel mortel ne l'eût pas été dans les mêmes circonstances ?

M. Datchery avait employé la dose d'encens nécessaire pour se rendre les divinités propices.

Avait-il assez enfumé ce dieu de bois !

Il était juste qu'il recueillît quelque profit de tant d'efforts.

Ce qu'il demandait lui fut accordé avec le même air bienveillant et protecteur dont usait ordinairement avec lui M. Sapsea.

Il lui était permis d'assister à l'entretien ; complaisance que le donateur regardait, sans aucun doute, comme une compensation suffisante pour le service rendu.

— Vous pouvez assister à la remise entre les mains de M. Jasper de. cet objet, monsieur Datchery. Cela est peut être contraire aux précédents légaux, monsieur, et ces précédents je les considère soit sur mon siège de magistrat, soit dans la vie privée, comme le palladium des libertés Anglaises. Mais nous mettrons pour cette fois ce scrupule de côté, monsieur Datchery.,, Nous le mettrons de côté.

Et il agita la main.

— Nous allons aller voir M. Jasper, et nous lui montrerons le portefeuille ; nous le lui remettrons peut-être en votre présence.

Ainsi se termina la conférence ; ainsi doivent se terminer toutes les conférences entre les dignitaires d'ici-bas et ceux auxquels ils permettent de les approcher pour une conversation familière.

M. Sapsea quitta son siège, qui depuis une demi-heure lui avait fait plus ou moins l'effet d'un trône, et prit son chapeau.

Un chapeau si français par la forme de la cuve et des bords, que tout Cloisterham le connaît : il est presque aussi fameux dans la ville que les cloches mêmes de la cathédrale.

Ils sortirent tous deux : le Maire marchant un peu en avant, et M. Datchery ne s'étant couvert qu'au dernier moment pour se rendre à cette entrevue avec M. Jasper ; entrevue qui doit fortifier le maître de chapelle en lui donnant un nouvel espoir de tirer vengeance du meurtrier de son cher enfant.



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